Rebondir: Oui, mais à quel prix?

Rebondir implique de toucher le fond, et bien souvent les personnes qui parlent du rebond semblent l’oublier. Toucher le fond c’est dur, ça laisse des séquelles, il faut reprendre son souffle, sortir du trou. Pas très attirant n’est-ce pas?  Peut être qu’en lisant ces lignes vous comprendrez mieux ce que vivent de nombreuses structures culturelles et artistiques, ce que subissent les personnes travaillant dans ce domaine. En tout cas c’est ce que nous on a vécu aux Graines Electroniques. 

Bien souvent les personnes qui mentionnent le rebond le voient comme une étape de plus, un simple passage vers la suite des aventures. Sauf que pour réussir à rebondir, il faut réussir à se relever; et pour réussir à se relever, il faut avoir des objectifs, une vision, des idées, des perspectives. Le problème c’est que si le fond a été touché, c’est que tout ce qui maintenait votre projet à flots a disparu (des objectifs, une vision, des idées, des perspectives) . Vous commencez peut être à mieux comprendre le cercle vicieux ? Nous c’est comme cela que nous avons vécu les six derniers mois aux Graines Électroniques puisque la crise sanitaire (qu’on ne présente plus) impacte très fortement le secteur culturel dont nous faisons partie. Nous étions, et sommes encore d’une certaine manière, en pleine ascension: des jeunes motivés par la construction d’un projet collectif à destination de tous les publics, qui rassemble autour de la musique pour susciter l’engagement autour de la cause environnementale… un projet magnifique, donc une équipe magnifique embarquée par un engagement commun pour réaliser tout ça. Oui mais voilà. Les grands événements sont interdits, puis les petits aussi, et maintenant à l’heure où j’écris les bars aussi, les cinémas, les salles de concerts… Tout est fermé puisque nous sommes actuellement confiné pour la deuxième fois cette année.

Nous sommes des optimistes, mais nous sommes aussi très terre à terre et réaliste : ce n’est pas demain ni après demain qu’on pourra refaire des événements, qu’on pourra planifier des choses, qu’on pourra se projeter. Alors nous sommes face à un gros problème : il me semble pourtant bien qu’on a touché le fond, ou alors si ce n’est pas le fond il n’est pas bien loin. Si vous avez bien suivi après le fond vient le rebond. Ok jusque là je suis d’accord. Sauf que rappelez-vous pour rebondir il faut des objectifs, une vision, des idées, des perspectives. Ok là ça devient compliqué. Nous sommes démunis devant l’absence de solutions apportées par le gouvernement, par la peur de la contamination qui règne, par la fermeture en série de nos lieux préférées et par la lente agonie des structures culturelles lyonnaises… Je dis lente car pour nous c’est un supplice de voir s’effondrer le réseau culturel lyonnais, mais en réfléchissant bien c’est plutôt très rapide: à peine 6 mois pour démanteler quelque chose qui s’est construit sur des dizaines d’années. Aouch. Donc même si ce soir, après une semaine officielle du confinement 2, on décide de rebondir en organisant secrètement une immense soirée pour se retrouver, pour danser ensemble, pour apprendre, pour rire : qui viendra ? Quand même les solutions illégales sont impossibles, je pense qu’on est arrivé à cours d’idées réalisables. 

Nous devions faire trois événements officiels cette année, dont un avec la Ville de Lyon, un avec Les Nuits Sonores et notre festival annuel. Nous nous envolions vers des perspectives professionnelles et personnelles que nous n’espérions pas, on plongeait à fond dans notre rêve, le cœur en fête et la tête pleine d’idées pour changer le monde. Alors je vous laisse imaginer le sentiment que nous a provoqué l’annulation en série de nos événements, comme un petit morceau de nous qui partait à chaque annonce. A chaque annulation on croyait toucher le fond, mais je vous l’ai dit tout à l’heure, on est des optimistes alors on se préparerait au rebond. Les jours avançaient et le sentiment de s’approcher du fond grandissait, mais sans jamais ressentir l’impact. 

Heureusement, rappelez-vous que nous sommes des optimistes. Et en plus de ça je vous le donne en mille, on est même des habitué.e.s du rebond ! Et oui, nous l’avions déjà vécu de manière très forte en 2019 pour la première édition du festival Graines Électroniques. En effet, notre festival s’est fait annulé à 8 jours de la date, puisque la mairie de la ville où nous avions prévu l’événement s’est rétracté au dernier moment et a décidé de ne plus accueillir les Graines Électroniques. Après des mois de bonne entente avec l’équipe municipale, qu’elle n’était pas notre surprise de les voir soudainement rompre le dialogue avec nous, nous dévalorisant et nous reléguant au rang de “jeunes qui veulent que faire la fête et tout casser”. 

Portés par la puissance du groupe et l’entraide de notre réseau, nous avons donné un grand coup de pied au sol en touchant le fond, nous propulsant ainsi dans un rebond magnifique: en moins d’une semaine, nous trouvions un lieu pour déplacer notre festival. Après des dizaines de mail, des visites de terrain tout autour de Lyon, un brassage de réseau et des rendez-vous de crise tous les jours avec l’équipe des Graines, nous avons trouvé notre phare dans la nuit, symbole de notre rebond, de notre transformation: la Station Mue, îlot de verdure et d’expérimentation en plein cœur de Lyon ! Quel beau symbole pour un rebond, pour une renaissance: “Mue” comme la mue d’un insecte qui perd son ancienne peau pour en reformer une nouvelle, plus fragile au début mais qui en quelques jours devient plus forte. 

C’est exactement ce qui s’est passé pour le festival Graines Electroniques et tou.te.s les membres de l’équipe : fragilisé.e.s par l’annulation, trouver un nouveau lieu nous a rendu plus fort.e.s, et vivre le festival ensemble nous a rendu indestructibles et soudé.e.s comme jamais. Jusqu’à la crise sanitaire actuelle, qui aura eu raison de nos diplômes en Rebond et Solutions dernière minute en tout genre. Pieds et mains liés, coeur et tête vidés, nous sommes en rupture de stock de résilience. On essaye de taper le sol comme des fous pour rebondir, on divague, on réfléchit, on remue nos cerveaux, je vous promet que nous n’abandonnons pas. Mais nous ne sommes que de simples humains imparfaits, nous fatiguons et nous sommes tristes. Une tristesse immense qui nous serre le coeur, forcés de mettre en standby nos projets concrets, nous essayons de nous concentrer sur la réflexion, le travail de fond. Mais nous avons besoin de vous voir sourire à nos évènements, de vous voir danser, vous rencontrer, boire un verre, découvrir, apprendre. Ce sont nos perspectives, ce qui nous a permis de rebondir l’année dernière. Mais cette année, un épais brouillard dissipe l’avenir et obscurcit nos réflexions, ce brouillard c’est le covid, c’est les décisions du gouvernement, c’est la disparition de la culture, c’est l’interdiction de rassemblement. Désemparé.e.s par les conséquence de la situation actuelle sur notre projet, nous sommes tristes et résigné.e.s. 

Finalement ce que je voulais vous dire, c’est que parfois le rebond ça fait mal, et parfois le rebond ça ne marche pas. Mais je vous l’ai dit, aux Graines Electroniques nous sommes des éternel.le.s optimistes, et on s’imagine déjà le retour des événements.

Parce que tout ce qu’on souhaite c’est pouvoir vous retrouver, de vous voir sourire, danser, chanter, boire un verre, échanger. On n’a pas encore rebondi mais, en éternelle optimiste, je ne peux m’empêcher d’y croire un peu quand même

Oriane Pontet – novembre 2020

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